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Forum - # BAR DE LA MARINE - Sujet n°325

 

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actif  Sujet n° 325  ouragan

le 13/10/2020 > 17:10
par zub

zub

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NOA NOA AU MAUVAIS ENDROIT AU MAUVAIS MOMENT

Noa Noa exprime le parfum enivrant des îles du Pacifique. C’est aussi un sentiment d’éternité pour les polynésiens et c’est le titre que Gauguin avait donné à son seul (et modeste) ouvrage littéraire. C’est le nom que j’avais choisi pour ce voilier que j’ai restauré pendant trois ans, avec l’intention d’aller à nouveau croiser dans ces eaux lointaines. Mettre tant d’ardeur et de passion à le restaurer lui avait donné une âme. Et le vieux bateau abandonné sur un quai de Saint Mandrier était redevenu un bien beau voilier. Destination la Grèce pour une mise en jambes, ou plutôt une mise en voiles.

Après avoir, l’an passé, parcouru la route classique via la Corse, la Sardaigne, les magnifiques îles Pontines de la baie de Naples, passé le détroit de Messine, longé la « semelle » calabraise et rejoint les îles ioniennes du nord, nous projetions de poursuivre vers le sud en contournant le Péloponnèse.

Noa Noa à Vathy, ìle d’Ithaque, le 13 septembre 2020



Mercredi 16 septembre 2020. Nous sommes à Kefalonia, grande île en face d’Ithaque, la patrie d’Ulysse. Un cyclone méditerranéen, nouveau phénomène apparu avec le réchauffement climatique se forme au sud de la Calabre. Les anglais leur donne le nom de « Medicane », contraction de mediterranean hurricane. Pas trop de crainte pour nous : il se déplace vers l’est, plus au sud et nous sommes plutôt inquiets pour nos amis Agnès et Damien qui nous précèdent et se trouvent sur la route du cyclone à l’ouest du Péloponnèse.

Jeudi 17 nous constatons que le cyclone a changé de direction et qu’il va atteindre nos côtes dans la soirée mais les prévisions ne sont pas alarmantes : 45 kts au plus fort. Quelques bateaux ont toutefois quitté Agia Efemia pour se réfugier ailleurs mais partir en soirée sans savoir si le port de Sami, le plus proche, pourrait nous accueillir et mieux nous protéger alors que le vent souffle déjà assez fort, nous préférons rester, d’autant plus que Cricri s’est un peu blessée en descendant de Noa Noa. Avec les équipages voisins et l’aide précieuse de Max et Clara, jeune couple d’allemands, nous prenons toutes les dispositions possibles pour sécuriser nos amarrages. Nous déplaçons le bateau pour qu’il soit mieux protégé derrière la digue, déroulons les 70m de chaîne puis la tendons, doublons les amarres, frappons des gardes et enclenchons le moteur en marche avant à 1500 tours pour bien rester à l’écart du quai (min 2 m.50) si le vent vient à souffler très fort. Et ça souffle, très très fort et se renforce encore et encore pendant la nuit. Il n’y a plus que le bruit du vent qui domine tout. 

Dans la matinée du vendredi 18 il y a une accalmie, plus de bruit, plus de vent, nous sommes pile dans l’œil du cyclone. Impressionnant, tout autant que la fureur. Nous avions pris une chambre, comme les autres équipages, estimant ne pouvoir en faire davantage pour sécuriser notre bateau. Je me précipite au port mais une rivière de boue occupe l’espace de la rue. J’y parviens tout de même en m’agrippant aux poteaux et autres éléments en saillie. À peine 100 m parcourus en 15 minutes, pour découvrir l’horreur : les bateaux échoués et fracassés au fond du port, d’autres coulés. Celui d’un anglais que j’estimais le mieux protégé était au fond de l’eau et son propriétaire qui avait tenu à rester à bord a dû être secouru au milieu de la tourmente. Je vois toutefois un mât encore bien droit et en me rapprochant constate que c’est celui de Noa Noa. Il a tenu le coup !!! Malheureusement le moteur a calé dans la tempête. Un cordage, provenant probablement d’un des bateaux ayant cassé ses amarres avant de couler, a été retrouvé pris dans l’hélice et le bateau est venu frapper contre le quai. Une brèche s’est ouverte à l’arrière au niveau de notre couchette et le mât d’artimon est tombé. Rien d’alarmant mais être dans l’œil du cyclone présage une suite... qui n’a pas tardée. Le second épisode a été encore plus violent, même si la direction du vent était plus favorable. Les derniers bulletins météo captés prévoyaient force 11 à 12, soit ouragan et des vents de 100 nds. Cricri et moi avons passé notre temps à éponger dans le noir (plus d’électricité) l’eau qui s’infiltrait partout dans notre chambre malgré fenêtres et volets fermés, avec le bruit terrifiant de la tempête. J’étais certain que Noa Noa, déjà blessé, n’aurait pu survivre à cette violence et que j’allais le trouver coulé comme les autres.



À l’aube du samedi 19, fouetté par la pluie et contournant le pâté de maisons par le haut pour éviter la rivière de boue, nous nous dirigeons vers l’emplacement de Noa Noa. Des tractopelles s’activent avec énergie pour éviter que la boue ne se répande partout dans les maisons. On dit boue, qui sonne comme dégoût, mais cette masse rougeâtre qui se jette avec fureur dans le port est de la belle et bonne terre lessivée par la pluie, cette masse rougeâtre qui se jette avec fureur dans le port est de la belle et bonne terre lessivée par la pluie, cette belle et bonne terre dans laquelle les oliviers centenaires puisent leur énergie. Tout est dévasté, les arbres arrachés, le mobilier urbain détruit. L’eau brune du port, le ciel noir, les mâts de bateaux qui émergent de ci de là. Quelle triste vision ! Je ne vois plus le mât de Noa Noa et m’apprête à découvrir son épave coulée, comme je l’avais supposé. Eh bien non ! Il flotte encore ! Mais il n’est pas beau à voir. Son grand mât est également tombé, s’est planté tête la première dans la vase et a empêché le bateau de bouger. Par contre la brèche constatée à l’arrière est devenue béante, environ 4 m2. Un matelas et tout un enchevêtrement de morceaux de bois, de métal et de fibre polyester sortent de la coque et font penser à des entrailles. Le soleil revenu nous sommes allés à bord. Descendant dans le carré on avait le sentiment que rien ne s’était produit. La bouffe dans le frigo, les objets familiers à leur place. Comme il n’y avait plus d’électricité sur l’île nous y avons même rechargé nos téléphones et avons démarré le moteur. Le contraste avec la cabine arrière dévastée est saisissant. Cette cabine arrière à laquelle j’avais consacré tant de temps…

 Ce sont des problèmes de riches et nous serions bien ingrats et égoïstes de nous lamenter bruyamment sur notre sort alors que les habitants, après avoir subi le confinement et le manque à gagner dûs à la petite bestiole, sont à nouveau accablés par ce sale coup. Ils le subissent avec dignité et expriment même de la compassion pour nous et le valeureux Noa Noa. Au diable les « gestes barrière », nous avons retrouvé d’autres gestes, fraternels et sincères, sans un mot.

 

PS : On est toujours plus malin après ! Les nuits hantées de « si j’avais fait comme ça, si j’avais pris cette décision… » tout le monde connaît et je n’y ai pas échappé, tout en sachant combien c’est vain. Noa Noa a été sorti de l’eau, chargé sur un gros camion et a pris le ferry pour Patras puis par la route jusque dans la banlieue d’Athènes où un chantier l’a pris en charge. Nous attendons de savoir s’il pourra être réparé

Hubert Sylvain

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